Publié en 2012 chez Jean-Claude Lattès, La liste de mes envies de Grégoire Delacourt raconte l’histoire de Jocelyne, mercière à Arras, qui remporte une somme colossale au loto. Le roman ne décrit pas une ascension matérielle. Il suit la décision de cette femme de ne pas encaisser le chèque, et tout ce que ce refus révèle sur le couple, le désir et la peur de perdre ce qui tient encore debout.
Le gain au loto comme test psychologique, pas comme rebondissement
La plupart des récits de loterie misent sur la transformation du quotidien par l’argent. Delacourt prend le chemin inverse. Jocelyne gagne, mais le gain reste un secret. Le roman déplace la tension : ce n’est pas la richesse qui menace, c’est la possibilité même de changer de vie.
Ce choix narratif transforme le loto en outil d’introspection. Jocelyne ne se demande pas quoi acheter, elle se demande ce qu’elle perdrait en achetant. Son couple avec Jo (le mari), déjà fragilisé par un deuil et par la cruauté quotidienne de ce dernier, ne survivrait pas à la transparence. L’argent n’est pas un problème matériel mais un révélateur conjugal.
Le blog de dentellières que tient Jocelyne fonctionne comme un miroir de cette retenue. Elle y liste des envies modestes, des objets à portée de main. Sa liste n’a rien d’un catalogue de luxe. Elle expose un rapport au désir où la satisfaction vient de la limite volontaire, pas de l’accumulation.

Argent et bonheur dans le roman : une morale plus ambiguë qu’il n’y paraît
On résume souvent le livre par la formule « l’argent ne fait pas le bonheur ». La lecture réelle est moins tranchée. Quand Jo découvre le chèque et le dépense sans concertation, c’est la trahison qui détruit le couple, pas la somme elle-même. L’argent agit comme un catalyseur de fractures préexistantes.
Delacourt montre que la question n’est jamais « faut-il être riche ou pauvre », mais « que révèle un changement brutal de moyens sur les rapports de pouvoir dans un couple ». Jo le mari s’achète une voiture, rénove la maison, prend des décisions seul. La dépense unilatérale remplace le dialogue, et le fossé entre les deux personnages se creuse exactement là où il existait déjà en silence.
Le personnage de Jocelyne porte une forme de lucidité qui va au-delà de la sagesse populaire. Elle ne refuse pas l’argent par vertu. Elle pressent que cette somme va accélérer la fin de ce qu’elle essaie de préserver, y compris ses propres illusions sur son mariage.
Grégoire Delacourt et la vulnérabilité face à l’argent : une réflexion au long cours
La liste de mes envies n’est pas un accident thématique dans l’œuvre de Delacourt. Ses romans ultérieurs reprennent la question du gain brutal (héritage, indemnisation, succès commercial) en la complexifiant. À chaque fois, l’irruption d’argent agit comme un révélateur de fragilités psychologiques plutôt que comme un simple moteur d’intrigue.
Cette continuité permet de relire le premier roman comme le point de départ d’une réflexion sur la vulnérabilité émotionnelle face à la richesse soudaine. Delacourt, ancien publicitaire, connaît les mécanismes du désir marchand. Son écriture en porte la trace : les phrases courtes, les listes d’objets, le vocabulaire du quotidien commercial créent un effet de proximité immédiate avec le lecteur.
En 2024, la parution de La Liste 2 mes envies chez Albin Michel a déplacé le questionnement. La critique présente ce second volet comme un texte qui incite à réfléchir sur nos besoins fondamentaux. On passe de la peur de la corruption par l’argent à une interrogation plus large sur ce qui est réellement nécessaire au bien-être.
Ce que le second volet change à la lecture du premier
Relire La liste de mes envies après le second tome modifie l’interprétation. Le refus de Jocelyne, qui pouvait sembler passif ou résigné, prend une dimension programmatique. Ce n’est plus seulement un choix de couple, c’est une position sur la distinction entre envie et besoin, entre rêve et nécessité.
Le premier roman posait la question : que se passe-t-il quand on obtient ce qu’on désirait ? Le second pousse plus loin : et si le problème était de désirer les mauvaises choses ? Cette évolution donne à l’ensemble une cohérence que le premier tome seul ne laissait pas deviner.

Pourquoi ce roman continue de parler aux lecteurs français
Le succès du livre tient à plusieurs facteurs qui dépassent la seule qualité littéraire :
- Le cadre est réaliste et identifiable. Arras, une mercerie, un couple de la classe moyenne avec des enfants. La plupart des lecteurs reconnaissent cet univers sans effort.
- Le thème du loto touche un fantasme collectif. Des millions de Français jouent chaque semaine, et la question « que ferais-je avec cet argent » est un exercice mental répandu.
- Le roman se lit en quelques heures. Sa brièveté et son style direct le rendent accessible à des lecteurs occasionnels, ce qui a favorisé le bouche-à-oreille et les adaptations au théâtre et au cinéma.
Les adaptations scéniques, notamment celle jouée par Mikaël Chirinian et mise en scène par Anne Bouvier, ont prolongé la vie du texte auprès d’un public qui ne lit pas forcément de romans contemporains. Cette circulation entre les formats (livre, théâtre, film) a installé la mercière Jocelyne comme un personnage familier de la culture populaire française.
Le roman de Delacourt ne délivre pas une leçon sur l’argent. Il montre ce qui se passe quand la possibilité de tout changer met à nu ce qu’on n’osait pas regarder. La mercerie, le blog, les enfants, le mari, la liste d’envies modestes : tout cet édifice repose sur un équilibre fragile que le chèque de loterie éclaire brutalement.
C’est cette mécanique du dévoilement, plus que la morale de surface, qui explique que le livre reste lu et discuté plus de dix ans après sa parution.

